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Traduit par Rabbi Émile Ackermann
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וַיַּרְכֵּב אֹתוֹ בְּמִרְכֶּבֶת הַמִּשְׁנֶה אֲשֶׁר־לוֹ וַיִּקְרְאוּ לְפָנָיו אַבְרֵךְ וְנָתוֹן אֹתוֹ עַל כָּל־אֶרֶץ מִצְרָיִם (בר’ מ”א, מ”ג)
Il le fit monter sur son second char; on cria devant lui: “Abrêk” et il fut installé chef de tout le pays d’Égypte…. (Bereshit 41:43)
Que faire d’un mot de la Torah que personne ne comprend précisément ? La Torah est la parole de Dieu, il est donc logique que nous fassions tous les efforts possibles pour saisir la signification de chaque mot. Un ancien midrash (Sifrei Devarim 48) dit :
כי לא דבר רק הוא מכם – דבר שאתם אומרים ריקן הוא, הוא חייכם !
“Car ce n’est pas une chose sans importance pour vous” (Devarim 32:47), cette partie que vous dites vide, c’est votre vie !
Ceci est repris dans l’interprétation talmudique du même verset (Talmud Yerushalmi Peah 1:1, p. 15b) :
כי לא דבר רק הוא מכם – ואם הוא ריק – מכם שאין אתם יגיעין בתורה כי הוא חייכם- הוא חייכם כשאתם יגיעי’ בו.
“‘Car ce n’est pas une chose sans importance pour vous”, et si elle est vide, manquante, cela vient de toi parce que tu n’as pas assez travaillé pour comprendre la Torah. “Car elle est votre vie”, quand la Torah est-elle votre vie ? Lorsque vous y travaillez.
Aucune partie de la Torah n’est insignifiante, et si elle semble insignifiante, c’est uniquement parce que vous n’avez pas passé assez de temps à la déchiffrer.
Mais qu’en est-il d’un mot mystérieux qui échappe à tous nos efforts pour en découvrir la définition ? Le mot “Abrek” qui est crié devant le char de Joseph n’apparaît nulle part ailleurs dans la Torah et a déconcerté les érudits depuis l’époque talmudique. Qui plus est, des propos acerbes sont échangés lors de la discussion sur la manière dont nous devrions en déterminer le sens. Le Midrash (Sifrei Devarim 1) dit :
דרש רבי יהודה וירכב אתו במרכבת המשנה אשר לו ויקראו לפניו אברך, זה יוסף שהיה אב בחכמה ורך בשנים, אמר לו רבי יוסי בן דורמסקית, יהודה ברבי, למה אתה מעוית עלינו את הכתובים, מעיד אני עלי שמים וארץ שאין אברך אלא לבירכיים אבריכם [אל ברכים] שהיו הכל נכנסים ויוצאים מתחת ידו כענין שנאמר (שם) ונתון אותו על כל ארץ מצרים
R. Yehudah a expliqué “et ils ont appelé devant lui ” Abrek ” : Il s’agit de Joseph, qui était un père (“av”) en sagesse et jeune (“rakh”) en âge – sur quoi R. Yossi b. Dormaskith lui dit : Yehudah… pourquoi déformes-tu les versets pour nous ? Je témoigne par le ciel et la terre que “avrech” signifie (fléchir) les genoux (“birkayim”), car tout le monde allait et venait sur son ordre, comme il est dit : “et il l’a établi sur tout le pays d’Égypte”.
L’interprétation de R. Yehuda ressemble à un jeu de mots midrashique typique. Pour quelle raison R. Yosi b. Dormaskith pourrait-il l’accuser de déformer le verset ? Je suggère qu’étant donné que le sens précis d’Abrek n’est pas suffisamment clair, R. Yosi b. Dormaskith se sent menacé par le recours immédiat à un jeu de mots. Avant de commencer à faire du midrash, semble-t-il dire, il faut avoir une base solide sur le sens simple du mot.
Pourtant, la définition plus “rigoureuse” de R. Yosi b. Dormaskith, basée, semble-t-il, sur le seul contexte, n’est pas non plus la norme chez les sages. Le Targum Onkelos, à peu près contemporain des Sifrei ci-dessus, traduit Abrek comme suit : דין אבא למלכא, “c’est le père du roi”. Cela peut s’expliquer par le contexte. Joseph, dans sa communication avec Jacob (Bereshit 45:8), rapporte que Dieu a fait de lui אב לפרעה, le “père de Pharaon”. On peut également y voir une tentative d’étymologie à partir de la combinaison de l’hébreu “אב”, “père”, et du grec “rex”, roi. La Guemara (B”B 4a) reprend également cette traduction. Il est intéressant de noter que les Targumim palestiniens donnent à la fois “père du roi” et “père en sagesse et peu âgé”, une combinaison du Targum Onkelos et de R. Yehudah des Sifrei.
Les chercheurs modernes acceptent largement que “Abrek” soit basé sur l’akkadien abbarakku, l’intendant en chef d’une maison privée ou royale (même chose en assyrien). Cependant, de nombreuses étymologies égyptiennes ont également été suggérées : b-r-k, “attention” ; a-bor-k, “prosterne-toi” ; aprek, “tête baissée” ; ap-rex-u, “tête du sage” ; ab(u)-rek, “ton ordre est notre désir” ; ou même ab-rek, “réjouis-toi !”. Ni les sages du Talmud ni les chercheurs modernes ne considèrent le lien “évident” avec ברכיים, “genoux”, proposé par R. Yosi b. Dormaskith.
Où cela nous mène-t-il ? Je propose deux commentaires. Premièrement, il peut être tentant de lancer l’accusation de tordre ou de déformer les textes, surtout lorsque nous pensons avoir une approche plus rigoureuse. Il est important, même pour les plus rigoureux d’entre nous, de se rappeler que même les solutions “évidentes” peuvent parfois être erronées, et de se souvenir de considérer respectueusement les interprétations avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord.
Deuxièmement, rappelons qu’aucune partie de la Torah n’est insignifiante. Le mot énigmatique “Abrek” semble remettre cela en question. N’est-il pas suffisant de savoir que des gens ont couru devant le char de Joseph en criant quelque chose ? Est-il si important de savoir ce qu’ils ont crié ? Rav Samson Raphaël Hirsch propose (Bereshit 41:41-43) :
Devant une majesté égyptienne, on ne proclamait pas ברכו “à genoux”, mais אברך, “Je – c’est-à-dire la majesté qui apparaît parmi le peuple – ordonne que vous vous agenouilliez”. Pour un vrai roi, seul le respect spontané est un honneur. Pour le dictateur-roi, une manifestation volontaire de respect est trop plébéienne et pas assez servile.
Le Rav Hirsch souligne la différence entre la véritable royauté, c’est-à-dire celle de Dieu, et la royauté d’un “roi dictateur”. Le vrai roi donne aux gens la liberté de choisir des réactions respectueuses et révérencieuses à la présence de Dieu, alors que le roi dictateur l’ordonne. Non seulement cela nous apprend quelque chose sur Dieu, mais c’est aussi un modèle pour notre propre leadership.
Notons cependant que Rav Hirsch a choisi d’interpréter “Abrek !” comme étant lié aux genoux, interprétation à laquelle ni le Talmud, ni les Targumim, ni les travaux modernes n’ont accordé la moindre crédibilité ! Toutefois, étant donné que l’histoire de Joseph est pleine d’énigmes, de rêves et de significations cachées, je me demande si l’interprétation la plus vraie n’est pas celle qui ajoute le plus de sens à nos vies. Que dirait R. Yosi b. Dormaskith à ce sujet ?





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