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Shemini : la parasha parfaite pour ces temps difficiles

by Rabbi Ysoscher Katz (Posted on April 4, 2024)
Topics: French, Sefer Vayikra, Shemini, Torah

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Traduit par Rabbi Émile Ackermann

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Si vous allez à la synagogue ce week-end, que vous écoutez la lecture de la Torah et que vous êtes pris d’un sentiment angoissant, vous serez en bonne compagnie.

En outre, si vous n’aviez pas d’autres informations, vous seriez en droit de penser que la portion de la Torah de cette semaine a été écrite par un théologien actuel, peu après le 7 octobre.

Bien qu’il se passe beaucoup de choses dans la parasha de cette semaine (c’est toujours le cas), le thème principal est “Job’esque”. Comme le livre de Job, elle raconte une histoire qui nous oblige à nous débattre avec la question de la théodicée (“Pourquoi les mauvaises choses arrivent-elles aux bonnes personnes ?”), une question qui a récemment lourdement pesé dans les esprits de beaucoup d’entre nous.

Depuis le “Shabbat noir” de Simchat Torah dernier, lorsque les terroristes du Hamas ont brutalement assassiné plus d’un millier d’Israéliens, incendié plusieurs kibboutzim et pris plus de deux cents otages, nous sommes nombreux à nous poser la question de la théodicée. Nous nous demandons comment le croyant peut donner un sens théologique à ces atrocités. Comment un tel mal a-t-il pu s’abattre sur tant d’innocents ? Comment expliquer l’absence d’intervention d’un Dieu que nous croyons bon, juste et bienveillant ? Pourquoi Dieu n’a-t-il pas contrecarré le mal ?

Autant de questions difficiles qui tiraillent nos cœurs et pèsent lourdement sur nos esprits.

Malheureusement, nous ne sommes pas les premiers Juifs à être déconcertés par cette énigme théologique. En raison de notre histoire marquée par les persécutions, nous avons été confrontés à ce problème à maintes reprises, ce qui a donné lieu à une multitude de réponses possibles à ces questions difficiles.

Bien que de nombreuses solutions aient été proposées, la “solution” de la portion de la Torah de cette semaine est unique pour deux raisons : a) c’est la PREMIÈRE fois qu’un texte de la Torah aborde la question d’emblée, et b) sa solution est unique : elle aborde le défi et nous aide à y faire face, mais elle ne tente pas de le résoudre.

Voici les détails.

Le jour le plus heureux de sa vie, le jour où il est inauguré en tant que premier grand prêtre à servir dans le Beit Hamikdash, Aaron voit ses fils mourir violemment et prématurément. Un feu céleste les consume. La douleur émotionnelle est aggravée par le choc spirituel insupportable. L’horreur semble théologiquement indéfendable.
Moshé tente de résoudre la dissonance théologique en offrant une explication/justification de ce qui s’est passé, mais cela lui revient en boomerang. Au lieu d’engager le dialogue avec son frère, Aaron se tait. Comme le décrit la Torah, de manière succincte mais catégorique : וידום אהרן, Aaron a réagi à son frère par un silence total ! 
Le silence rugissant d’Aaron semble être une réfutation forte et audacieuse de la tentative de Moïse de résoudre le défi théologique. On ne peut pas “donner un sens” au caprice divin*, semble suggérer Aaron. Ce serait théologiquement obscène. Au lieu d’expliquer pourquoi cela s’est produit, nous suspendons la logique, cessons de parler et embrassons silencieusement la seule chose qui nous reste après avoir été vaincus spirituellement et émotionnellement. Nous offrons à Dieu notre capitulation servile.

Cette position de silence pourrait être la seule option pour l’observateur contemporain lorsqu’il est confronté à des moments de dissonance religieuse insupportable, nés de rencontres incompatibles avec notre boussole éthique et notre intuition morale. Nous ne justifions pas la tragédie et nous n’essayons pas de l’expliquer. Au lieu de cela, nous adoptons un silence radical.
La réaction à la tragédie, nous enseigne Aaron, n’est pas logique ; en fait, elle n’est même pas verbale. Parfois, la réponse la plus forte et la plus articulée à la perte et à la dévastation est de s’abstenir de parler, car le silence signifie tellement plus de choses que les mots. La parole est uni-vocale alors que le silence est multi-vocale. Lorsque nous nous exprimons avec des mots, nous ne faisons que dire ce que nous disons ; dans le silence, nous disons plusieurs choses simultanément.

Lorsque nous sommes silencieux, nous sommes
tristes ;
en colère ;
découragés ;
impatients :
déprimés ;
humiliés ;
effrayés ;
résignés ;
optimistes ;
tranquilles ;
décontenancés ;
et bien d’autre encore !

Par conséquent, si vous avez l’impression que la portion de la Torah de cette semaine a une étrange résonance contemporaine, vous avez tout à fait raison. Peut-être qu’un jour viendra où l’on trouvera des “réponses” aux questions théologiques troublantes nées des événements tragiques du 7 octobre. Pour l’instant, cependant, il semblerait que le modèle Aaron soit le plus pertinent. Actuellement, le mieux que nous puissions faire est de nous laisser aller à un silence rugissant, bruyant et profondément ressenti, à la manière d’Aaron.

Shabbat shalom !

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*J’utilise bien sûr le terme “caprice” à titre descriptif et non, chas ve’shalom, à titre de jugement.