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La solitude au sommet

by Dr. Michelle Friedman, MD (Posted on June 18, 2024)
Topics: Behaalotecha, French, Sefer Bamidbar, Torah

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Traduit par Rabbi Émile Ackermann

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Le chapitre 11 de la Parsahat Behaalotekha choque le lecteur en décrivant le point le plus bas de la vie de Moché Rabbénou. Les problèmes commencent avec son groupe, les anciens esclaves nouvellement libérés qui se plaignent juste après leur miraculeux exode nocturne. Le mécontentement des gens s’aggrave avec une litanie de remémorations nostalgiques des délices qu’ils appréciaient en Égypte, suivie d’un déluge pathétique de plaintes au sujet de la manne. Le bruit des B’nai Yisroel pleurant au sujet de la nourriture pousse Moshé au plus bas de sa vie et il crie à Dieu :

Pourquoi as-tu fait du mal à ton serviteur, et pourquoi n’ai-je pas trouvé grâce à tes yeux, en faisant peser sur moi le fardeau de tout ce peuple ? Est-ce moi qui ai conçu tout ce peuple, est-ce moi qui l’ai enfanté, pour que tu me dises : “Porte-les sur tes genoux, comme le tuteur porte l’enfant”, vers le pays que tu as juré à leurs pères ? Où trouverai-je de la viande à donner à tout ce peuple, lorsqu’il pleurera vers moi en disant : “Donne-nous de la viande pour que nous mangions” ? Moi seul, je ne puis porter ce peuple, car il est trop lourd pour moi. Et si Tu veux agir ainsi avec moi, tue-moi, je t’en prie, si j’ai trouvé grâce à Tes yeux, et que je ne voie pas mon mauvais sort.” (Nombres 11:11-15, traduction de Robert Alter)

Quoi ? Moshé Rabbénou, le plus grand de nos prophètes, l’homme si proche de Dieu qu’il demande à voir le visage de Dieu, nie cette relation spéciale avec le Divin et demande une sorte de suicide assisté ? Et pour rendre les choses encore plus confuses, pourquoi exprime-t-il son désespoir dans le langage de la grossesse, de la naissance et des soins aux nourrissons ?

Moshé est à bout. Accablé par le fardeau du leadership habituellement conféré aux hommes, Moshé revient à la relation la plus élémentaire, la plus nourricière, la plus féminine – porter un enfant in utero, l’accoucher et l’allaiter. En implorant Dieu pour sa propre incapacité à assumer ces rôles typiquement féminins, Moshé souligne les circonstances uniques de sa propre naissance et de son enfance – comment Shifra et Pua, les sages-femmes vertueuses, protégeaient les femmes en train d’accoucher, comment sa propre mère, Yocheved, l’a caché dans un berceau flottant et comment sa sœur Miriam a travaillé en collaboration avec la fille du Pharaon pour le sauver du Nil et le faire vivre. Moshé est seul et dépourvu, éloigné de ses sauveuses précédentes, séparé de son père biologique, dorénavant ennemi mortel du Pharaon/père de sa famille adoptive et, plus récemment, abandonné par Yitro, le père de substitution qu’il aime si profondément. Moshé pleure la perte de l’homme qu’il aime le plus au monde. Quelques versets plus tôt, dans Nombres 10:29-31, Moshé et son beau-père aux multiples noms – Yitro/Horeb/Reouel – se séparent. Moshé supplie Yitro de rester avec lui et de l’aider à guider la nation naissante, mais Yitro semble fermement décidé à rentrer chez lui.  En désespoir de cause, Moshé demande à Dieu de faire le contraire de ce qu’ont fait toutes ces femmes qui défendaient la vie il y a des années : mettre fin à ses souffrances et le tuer.

La réponse de Dieu, qui demande à Moshé de réunir un conseil d’anciens, répond à la profondeur de la solitude de Moshé. Dieu comprend que Moshé souffre de quelque chose de bien plus profond qu’un agacement et une frustration croissants face aux gémissements incessants des enfants d’Israël fraîchement libérés. La consolation de Dieu s’appuie sur la relation antérieure de Moshé avec son beau-père Yitro. Dieu sait que, suite à l’observation de Yitro au début du voyage hors d’Égypte, Moshé se noyait dans les tâches administratives. Yitro donne à Moshé de sages conseils de gestion pour mettre en place un système judiciaire. Dieu comprend que les êtres humains ont besoin de soutien et de compagnie et que, parfois, on se sent tellement seul au sommet que même un tsadik comme Moshé veut s’en aller. Dieu comprend que la solitude peut être mortelle.

Grâce à la compassion de Dieu, qui ne porte pas de jugement, et au soutien pratique de soixante-dix anciens qui l’aideront à porter son fardeau, Moshé est fortifié pour continuer et résister aux défis immédiats – Eldad et Medad prophétisant parmi le peuple, la maladie de Miriam – Moshé subira de nombreux autres assauts, mais son esprit ne sombrera jamais plus dans la profondeur qu’il révèle dans la paracha de cette semaine.

La solitude ne s’arrête pas au livre des Nombres, BaMidbar. En fait, les personnes qui souffrent aujourd’hui d’un isolement silencieux et pesant sont probablement plus nombreuses que jamais. L’érosion des liens communautaires et sociaux a été attribuée à de multiples facteurs : dépendance à la technologie, mobilité personnelle entraînant la dispersion des familles et bien d’autres choses encore. Mais tendre la main, établir des liens et se soucier des autres est aussi important aujourd’hui que lors de la crise de Moshé à Behaalotekha. Puissions-nous tous être bénis par la sagesse et la générosité de cœur qui nous permettront de le faire.