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Leadership et représentation

by Rabbi Michael Gordan (Posted on June 26, 2024)
Topics: French, Sefer Bamidbar, Shelach, Torah

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Traduit par Rabbi Émile Ackermann

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La Parashat Shelach-Lecha contient peu de mitzvot.  Parmi ses deux mitzvot asei, commandements positifs, la première est la ‘halla, le commandement de prendre une portion d’une pâte faite à partir des cinq grains et de la donner en cadeau aux prêtres.  La Torah introduit ce concept par l’expression ״בבאכם אל-הארץ״, en français – “lorsque vous arriverez dans le pays”.  Le Sifrei, un des premiers commentaires rabbiniques sur les livres de Bemidbar et Devarim, note que si certaines mitzvot sont liées à l’entrée sur la terre d’Israël, la formulation ici est différente de la formulation typique ailleurs dans la Bible, où les mots “כי תבאו אל הארץ” pourraient être utilisés – la même pensée exprimée avec des mots légèrement différents.  Sur la base de cette différence, rapporte le Sifrei, Rabbi Yishmael a insisté sur le fait que l’obligation de prélever la ‘hallah a commencé dès que les Juifs sont entrés sur la terre d’Israël, et n’a pas attendu que la terre ait été conquise et divisée entre les tribus.  Pour Rabbi Yishmael, l’entrée du peuple juif dans le pays pouvait être satisfaite par l’entrée de quelques espions dans le pays, qui représentaient l’ensemble du peuple juif.

Ce point de vue n’est pas universel, et le débat lui-même reflète un problème que nous voyons de plus en plus dans les parashiot de Bemidbar : qui représente le peuple juif ?  Dans la parasha de la semaine prochaine, Korach posera la question sans détour, mais dans Shelach, nous le voyons également, en particulier avec l’histoire des espions.  Nous voyons une gestion verticale dans la manière dont les espions sont sélectionnés et dont leur mission leur est confiée.  Moïse choisit et envoie les espions en Israël, car il n’est pas pratique pour l’ensemble du peuple juif d’entrer dans le pays en tant qu’espions.  Le groupe n’est pas choisi au mérite – les douze Israélites les plus rusés, par exemple – mais les membres sont consciemment choisis pour représenter chacune des tribus qui constituent la nation.  Bien que Dieu ait promis la terre aux Juifs, il semble que le peuple dans son ensemble doive confirmer le choix.

Lorsque les espions reviennent, nous constatons l’ambivalence de leur leadership, qui se reflète dans la manière dont ils font leur rapport.  Étant donné que c’est Moïse qui a confié leur mission aux espions, nous pourrions comprendre qu’ils fassent leur rapport à une sorte de comité restreint – peut-être les princes des tribus, ou les soixante-dix anciens qui devaient aider à diriger le peuple.  Ce groupe aurait alors pu discuter de ce qui avait été dit, élaborer une stratégie et faire un rapport à l’ensemble du peuple.  Au lieu de cela, Moïse et les espions semblent prendre leur rôle de représentant au sérieux, et les espions font leur rapport directement au peuple, sans la médiation de Moïse.  Les résultats sont désastreux, car la majorité des espions non seulement calomnient le pays d’Israël, mais manipulent également le peuple dans le but de le dissuader d’entrer en Israël. 

Nous pouvons considérer l’histoire des espions comme un désaveu des notions de démocratie et de l’idée que la sagesse du peuple aboutira toujours au meilleur résultat.  Mais il s’agit également d’un reproche aux dirigeants des élites.  Les douze hommes choisis pour espionner le pays, nous dit-on, étaient ראשי בני ישראל – déjà les chefs des Israélites.  Pourtant, 83 % d’entre eux ont tenté d’empêcher leur nation d’entrer en Israël.  S’il y a une leçon à en tirer, c’est qu’on ne peut pas toujours faire confiance aux dirigeants pour parvenir à des conclusions correctes, et qu’un scepticisme sain à l’égard de leurs conclusions est toujours utile.  En choisissant des hommes éminents, Moïse a en fait facilité l’égarement du peuple dans son ensemble.  Leur position a donné plus de poids à leurs objections publiques à la conquête de la terre d’Israël.

La parasha se termine par la mitsva des tzitzit, les franges que nous attachons aux coins de nos vêtements (il est intéressant de noter que le Sifrei rapportent également une tradition qui suggère que tous les Juifs adultes, et pas seulement les hommes, devraient être obligés de porter les tzitzit).  Rachi établit un lien explicite entre le langage des versets de tzitzit, qui nous interdit de nous égarer à cause de nos yeux, et le langage de la mission des espions, qui utilise le même verbe.  Je pense que les tzitzit et la ‘hallah visent tous deux quelque chose de légèrement différent.  Après tout, la grande majorité du peuple juif n’a pas vu la terre d’Israël elle-même et ne s’est pas égarée ensuite – elle s’est fiée au rapport de ses chefs.  Les tzitzit et la ‘hallah nous rappellent quotidiennement, d’une manière qui a un impact sur nos deux besoins les plus fondamentaux, la nourriture et le vêtement, qu’il est nécessaire de se souvenir que la sainteté et le respect des mitzvot nous concernent tous et qu’ils dépendent de notre comportement.  Grâce à cette conviction, nous pouvons évaluer plus précisément nos dirigeants et déterminer quand ils nous représentent vraiment et quand nous devons remettre en question leur jugement.  Cette capacité est essentielle au bon fonctionnement de toute communauté, depuis les temps bibliques jusqu’à nos jours.